VADIM VERNAY L’interview de Longueur d’Ondes

Vadim Vernay - Longueur d'Ondes

Interview de Vadim Vernay par Vincent Michaud, paru dans le Longueur d’Ondes n°24 de Février / Avril 2004 à l’occasion de la sortie de For other tracks. Le musicien revient sur son amour du sample, l’importance de l’expérimentation, sa façon de travailler…

Dense et pénétrante, l’electronica mêlée de hip hop de l’Amiénois trouble durablement la cervelle de l’auditeur. Pourtant, son usage reste vivement recommandé à tous ceux qui auraient perdu tout ressenti à l’égard de la production musicale.

Loin de la frénésie parisienne et des clubs enfumés, le sieur Vadim Vernay a fomenté un brûlot électronique à base de frénésie contrôlée et de densité musicale inouïe. Retiré dans sa campagne amiénoise, il a créé une musique protéiforme et insaisissable, mais à même de ravir définitivement l’esprit de ceux qui vont oser – c’est le mot – s’y coller. Mixture ultra personnelle, For other tracks abonde dans ces ingrédients : electronica abstraite, musique classique contemporaine ou hip hop underground et en bon docteur Frankenstein, Vernay les a savamment dosés. A l’arrivée, cette expérience réussie produit un artefact à chaque écoute, toutes différentes et enrichies au fil du temps. Loin de toute noirceur assommante et pétri d’énergie, cet album distille de l’euphorie à doses homéopathiques. Mais gare, cette tension sous-jacente, véritable leitmotiv de Vadim, menace à tout moment de jaillir à la tête de l’auditeur. Ce deuxième essai, après un Graceland ? autoproduit, plus rythmé et plus jungle, sortira sur le label… Maison, créé pour l’occasion.

Es-tu un DJ après un compositeur, ou vice et versa ?

Je suis avant tout compositeur. C’est ce qui m’a attiré dans l’électro : la possibilité de composer tout en restant seul maître à bord. Ca m’agace qu’on considère qu’un artiste ne pas complet s’il ne fait pas scène. D’ailleurs aux USA, les deux sont aussi réputés. Je ne dit pas ça parce que je n’aime pas la scène, mais c’est le genre de contrainte qui empêche des artistes inconnus de croire en leur composition. L’exercice de DJ, c’est un contexte totalement différent. Je ne maîtrise pas encore assez pour pouvoir en faire une création. Je suis venu tardivement dans le milieu électro et je dois l’avouer : je n’ai jamais fait une seule rave. Ma musique, je l’écoute bien confortablement installé. En fait, c’est une musique parfois un peu autistique : barrée, expérimentale et excessive.

N’as-tu pas peur de passer pour un garçon torturé ?

On me l’a souvent dit et je veux bien l’admettre. Mais je fais des efforts, je me soigne ! Pour être très terre-à-terre, j’ai réalisé que je n’aimais pas les accords majeurs. En fait, j’aime ressentir quelque chose lorsque j’écoute de la musique. C’est assez sombre en général, mais j’apprécie quand une basse est bien lourde. J’ai du mal lorsque une mélodie me fait penser à La petite maison dans la prairie. Et puis des compositions sombres n’empêchent pas un certain humour.

Vadim Vernay - Longueur d'Ondes

Souhaites-tu laisser tes auditeurs face à leur ressenti ou veux-tu les guider vers une vision artistique précise ?

La musique doit toucher l’auditeur. C’est une atmosphère, un univers. Pas besoin que ce soit compliqué, le concept pour le concept m’ennuie vite. Si un jour je cherche à faire une composition vraiment compliquée ce sera pour servir l’atmosphère dans laquelle je veux plonger l’auditeur. Certains albums d’Autechre, d’AFX, ou encore le premier album de Richard Devine sont géniaux parce qu’ils vont vraiment très loin ; mais ils ne me touchent pas pour autant. Alors je les écoute une fois et je les range dans un coin comme on range un grand classique. Par contre, Cat Power ou Nina Simone, ça ce sont des disques qui m’accompagnent. Mais ça n’empêche pas qu’il y ait une « vision artistique » derrière ce que je fais. Simplement ce n’est ce que je mets en avant.

Penses-tu que l’on préserve trop la sensibilité de l’auditeur, qu’on l’aseptise ?

On le considère souvent comme un sot, incapable de prendre plaisir à s’arrêter pour écouter un morceau. On n’ose pas souvent lui proposer une musique où il pourra se retrouver seul face aux compositions. C’est pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas de french touch en electronic. Elle vient d’Allemagne, d’Angleterre, du Japon… pas beaucoup de France. Dans la musique électro, ce qui mrche c’est le dancefloor, les raves, les mixes… pas trop le disque expérimental tiré à 1000 ex. et qu’on n’ose jamais passer en public. Ce sont deux choses différentes et n’est pas facile de faire de l’expérimentation sur scène.

Comment fabriques-tu la matière sonore si dense de tes productions ?

Je suis un adepte du sample. C’est toute la richesse d’une composition que l’on retrouve dans un petit extrait, comme le son d’un instrument de musique unique. Avec les samples, une partie de votre oeuvre ne vous appartient pas totalement et peut échapper à votre contrôle. Le problème c’est qu’avec les droits d’auteurs et le copyright, on ne peut pas tout se permettre. Au début, il n’y avait un seul silence dans mes compos, l’espace sonore était saturé et ça partait dans tous les sens. Pour mon deuxième album, j’ai voulu faire simple, parce que c’est précisément ça le plus dur. Et puis beaucoup d’amis instrumentistes sont venus enregistrer. Mais là aussi, je n’ai pas pu m’en empêcher : j’ai tout découpé pour obtenir les samples !

Ressens-tu la tristesse qui vient à l’évocation du nord de la France où tu résides ?

Ce qui me plait ici, en bon torturé, c’est la possibilité de s’isoler complétement. Je ne voudrais pas reproduire les clichés de la pluie et du plat pays, mais il y a vraiment quelque chose de particulier qui se dégage lorsqu’il est 3h du mat en pleine campagne et que le brouillard recouvre tut, ou lorsqu’on se ballade sur la côte et qu’il n’y a pas un chat sur des kilomètres de plage. Je ne sais pas si ça a influencé ma musique. Le calme de la région ? Oui, peut-être… Mais ce n’est pas que de la tristesse, c’est aussi de l’introspection, des amitiés très fortes et des fêtes mémorables. Je sais en tout cas que je suis très attaché à mon côté provincial, surtout après avoir essayé la vie parisienne.

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